Observatoire français des tornades et orages violents

Tornade EF3 à Issy-l'Evêque (Saône-et-Loire) le 6 août 1902

Dans l'après-midi du 6 août 1902, une tornade meurtrière de forte intensité (EF3) balaie les territoires de Grury, Issy-l'Evêque et Sainte-Radegonde, dans le département de la Saône-et-Loire. Outre les dégâts matériels, le bilan humain est lourd : 2 morts et plusieurs blessés atteints grièvement.
 

Principales caractéristiques de la tornade

* intensité maximale : EF3, soit des vents estimés entre 220 km/h et 270 km/h
* distance parcourue : 9,8 kilomètres
* largeur moyenne : 300 mètres

* communes traversées  : GRURY (les Duchamps, Montperroux), ISSY-L'ÉVÊQUE (Champcery, Bauzot, Baugy, Sommette), SAINTE-RADEGONDE (la Sauzée)
* département : SAÔNE-ET-LOIRE (71)
* altitude moyenne du terrain : 360 mètres
* type de terrain : territoires agricoles ; forêts et milieux semi-naturels
 
* principaux dégâts : toitures arrachées ; une maison complètement démolie ; un bâtiment de ferme détruit ; des récoltes rangées en meules éparpillées ; un char chargé de blé emporté et brisé avec son chargement ; deux jeunes garçons happés par le tourbillon (distance inconnue) ; colonne d'eau observée sur un étang ; oies, canards et diverses volailles déchiquetés et emmenés à grande distance ; charrue poussée par le vent avant d'être démolie
 
NB : l'intensité des tornades est déterminée sur l'échelle EF augmentée (English version) . Cette version de l'échelle EF, élaborée et mise en place par KERAUNOS depuis 2009, ajoute aux critères américains une série de spécificités propres à l'habitat européen et permet ainsi une notation précise des tornades, valable autant pour les tornades contemporaines que pour les tornades du passé, et homogène internationalement.
 

Trajectoire de la tornade

© Keraunos (fond de carte : Géoportail)
 

Maison effondrée et projections à distance

La tornade d'Issy-l'Evêque du 6 août 1902 est signalée dans plusieurs journaux locaux et régionaux, et plus particulièrement dans le Courrier de Saône-et-Loire qui consacre deux articles sur l'événement, dans ses éditions des 10 et 11 août 1902 (en 2002, la revue Samedi & Cie republie les deux articles à l'occasion du centième anniversaire de cette tornade*). Après analyse de la situation météorologique et des compléments d'informations recueillis sur ce cas, il apparaît incontestable que le phénomène survient le 6 août 1902 (et non le 8 août comme l'un des deux articles le laisserait supposer).
 
Les détails fournis sur cette tornade laissent à penser qu'une masse tourbillonnaire imposante, de plusieurs centaines de mètres de largeur (estimation moyenne de 300 mètres), balaie une dizaine de hameaux sur un parcours de près de 10 kilomètres, selon un sens de déplacement Ouest-Est (260°), avec une probable inflexion en fin de trajectoire. A l'appui de cartes historiques, certains lieux ont été retrouvés à leur emplacement d'origine (notamment l'étang de Champcery et le hameau correspondant, disparus en partie depuis) quand d'autres n'ont pas été identifiés précisément (ferme Canet notamment).
 
Le phénomène apparaît au terme d'une chute de grêlons "de forte grosseur, heureusement clairsemés". L'un des deux articles précise : "Au moment où la grêle arrivait, un énorme nuage noir, effrayant, se détachait du gros de l'orage se dirigeant de l'Ouest à l'Est, en décrivant un cercle passant par le Sud. Emietté, déchiqueté par un vent violent, ce nuage descendait en spirale vers la terre."
 
Les premiers effets de la tornade sont signalés à la ferme des Duchamps et dans le domaine voisin de Montperroux (Grury) où plusieurs toitures sont arrachées. La distance qui sépare les deux lieux sinistrés (situés respectivement aux extrémités sud et nord du couloir) conforte l'hypothèse d'une tornade aux dimensions imposantes avec une largeur estimée à 300 mètres. La même analyse, reproduite en plusieurs points de la trajectoire, donne une largeur comprise entre 200 et 400 mètres, avec des variations supposées dans la structure du tourbillon (situation caractéristique des territoires marqués par un faible relief). 
 
En traversant le territoire d'Issy-l'Evêque, la tornade sème la désolation dans plusieurs fermes et provoque la mort de 2 personnes. A Champcery, une maison est complètement démolie, et on parvient à retirer des décombres deux blessés gravement atteints. En traversant l'étang voisin de Champcery, la tornade provoque une colonne d'eau évaluée à 4 mètres de hauteur ; des volailles sont happées par le tourbillon, déchiquetées et retrouvées à une distance estimée à 1 kilomètre. Dans une ferme voisine, un bâtiment est détruit, des récoltes rangées en meules éparpillées et un char chargé de blé emporté et brisé avec son chargement. 
 
En poursuivant sa route vers l'Est, la tornade dévaste la ferme de la famille Canet (non retrouvée, certainement dans le périmètre de la route de Gueugnon) où un bâtiment s'effondre. Une femme est retrouvée morte dans les décombres. Deux jeunes garçons sont également happés par le tourbillon (distance inconnue) ; l'un d'eux décèdera quelques jours plus tard. La tornade poursuit sa course à Bauzot, à Baugy (où une charrue est poussée par le vent avant d'être réduite en miettes), à Sommette puis à la Sauzée (territoire de Sainte-Radgonde) où on en perd définitivement la trace. 
 
Compte tenu des dégâts observés sur les habitations, des projections à distance et des phénomènes d'aspiration, la tornade d'Issy-l'Evêque du 6 août 1902 peut être classée a minima en intensité EF3 sur l'échelle améliorée de Fujita (des informations plus précises sur la structure des bâtiments démolis auraient éventuellement permis une évaluation plus haute de l'intensité). 
 
Nous remercions Yannick Morey pour sa contribution sur ce cas.

 

Analyse de la situation météorologique

La situation météorologique du 6 août 1902 a pu être reconstituée à partir des données du programme de réanalyses ERA-20C du Centre Européen de Prévision (résolution 125 km)  et du programme "20th Century Reanalysis" mené par la NOAA, l'ESRL et le PSD (résolution 100 km). Les données fournies par ces programmes permettent de reconstruire par modèle les conditions météorologiques à tous les niveaux de l'atmosphère à partir d'un nombre restreint de données d'observations. Les résultats sont certes à considérer avec une certaine prudence compte tenu des périodes reculées auxquelles ils s'appliquent, mais ils présentent un degré de fiabilité élevé qui permet une reconstruction pertinente de la plupart des épisodes météorologiques majeurs des 150 dernières années.
En complément, afin d'analyser plus en détail le contexte de méso-échelle, le modèle WRF-ARW 3 km a été déployé en version « reforecast » et initialisé sur ERA-20C avec les conditions du 06.08.1902 00Z. Dans le cas présent, la simulation obtenue présente une forte cohérence avec les observations réalisées à l'époque et fournit donc un scénario sans doute très proche de la réalité.

Il ressort de ces analyses que la France se trouve soumise, le 6 août 1902, à un flux de sud-ouest rapide, qui circule entre un minimum d'altitude positionné au sud-ouest de l'Irlande et des hauts géopotentiels étirés entre Méditerranée et Allemagne (voir ci-dessous à gauche l'analyse à 250 hPa, soit vers 10.000 mètres d'altitude). Dans cette situation, les profils verticaux sont favorablement cisaillés en profondeur sur la France et la courbure du flux gagne en cyclonisme au fil de l'après-midi du 6 août.
Dans le même temps, au sol (ci-dessous à droite), un axe de thalweg se dessine sur l'ouest du pays, entre Pyrénées et Basse-Normandie, au niveau d'un front froid qui progresse alors lentement d'ouest en est. A l'avant immédiat, un axe de convergence préfrontal devient identifiable en cours de journée du Centre à la Haute-Normandie.




L'analyse détaillée des thêta'w (ci-dessous à gauche) permet de localiser le front froid, en fin d'après-midi, entre Aquitaine et Basse-Normandie. A l'avant, le secteur chaud est favorablement alimenté en hautes valeurs de thêta'w (parfois > 20°C à 850 hPa). Cette configuration est propice à une convection profonde, et de fait le reforecast produit une forte activité orageuse au niveau de l'axe de convergence préfontal, dans un premier temps entre Centre et Normandie. Les orages forment alors rapidement un système linéaire actif (QLCS) qui progresse vers l'est, pour atteindre la Bourgogne, l'Ile-de-France et le nord du pays en fin d'après-midi, puis la Lorraine et l'Alsace en soirée et début de nuit. L'image satellite reconstituée en reforecast (ci-dessous à droite) met bien en évidence ce système orageux, dont l'extrémité sud concerne la Saône-et-Loire.



C'est d'ailleurs aux abords de la Bourgogne et de la Franche-Comté que les profils verticaux sont les plus instables, avec des valeurs de MUCAPE qui dépassent parfois 2000 J/kg en fin d'après-midi (ci-dessous à gauche). Le système orageux qui gagne la Saône-et-Loire progresse donc sur un environnement très favorable à une convection parfois virulente. Cette zone est par ailleurs soumise à de forts cisaillements sur toutes les épaisseurs, notamment dans l'extrêmité sud du QLCS, qui balaie explicitement le secteur d'Issy-l'Evêque dans le reforecast : les réflectivités proposées par le modèle y sont particulièrement fortes, et l'analyse détaillée montre qu'il y produit une supercellule virulente (ci-dessous à droite).



En somme, la configuration que l'on peut identifier comme la plus probable pour cet épisode de tornade est celui d'une supercellule formée en extrêmité sud d'un QLCS évoluant d'ouest en est à l'avant d'un front froid. Le reforecast suggère également de fortes productions de grêle et de rafales descendantes sous certaines cellules, ce qui corrobore les observations de l'époque.


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