Le 7 janvier 2018, vers 9 heures locales, une tornade d'intensité modérée (bas de l'échelon EF2) traverse plusieurs communes du Vallespir et des Aspres (Pyrénées-Orientales), dont Maureillas-las-Illas qui apparaît la plus éprouvée. De nombreuses habitations sont touchées par le phénomène, mais aucun blessé sérieux n'est à déplorer. 

Cette tornade, qui prend part à un épisode méditerranéen qui a principalement frappé le Roussillon, le Languedoc et les Cévennes les 7 et 8 janvier, est associée à une structure de type supercellulaire qui a parcouru près de 100 kilomètres entre la Catalogne et l'Occitanie. Côté Espagnol, un phénomène tourbillonnaire est également fortement suspecté, mais l'interruption des dégâts dans la chaîne frontalière des Albères conduit à ne recenser qu'un seul phénomène tornadique avéré côté français. Selon les informations nouvelles qui pourraient être recueillies, la trajectoire totale de la tornade pourrait être amenée à évoluer.
  

Principales caractéristiques de la tornade

* intensité maximale : EF2, soit des vents estimés entre 175 km/h et 220 km/h
* distance parcourue : 14,9 kilomètres (distance minimale certaine)
* largeur moyenne : 100 mètres (jusqu'à 200 mètres)

* communes traversées : MAUREILLAS-LAS-ILLAS (Roca Corba, Mas Quinta, pont des Fontanilles, la Farga, route Nationale, la Plançonada, les Timoneres) ; SAINT-JEAN-PLA-DE-CORTS (Domaine Alquier, le Tech, chemin du Mas Chambon, les Campanyes, Mas Veguer, Correc del Mas Veguer) ; VIVÈS (Mas d'en Gau, Correc del Llops ; PASSA (Correc de les Conques, Correc de les Balmes) ; TORDÈRES (Correc de Font Blanca) ; FOURQUES (lotissement le Reart, village, Darrera el Castell, El Prat, Mas de la Parina) ; TERRATS (Correc de la Millera)
* département : PYRÉNÉES-ORIENTALES (66)
* altitude moyenne du terrain : 140 mètres
* type de terrain : tissu urbain discontinu, équipements sportifs et de loisirs, vignobles, systèmes culturaux et parcellaires complexes, surfaces essentiellement agricoles, interrompues par des espaces naturels importants, forêts de feuillus, végétation sclérophylle, forêts et végétation arbustive en mutation

* principaux dégâts : arbres feuillus adultes (chênes, oliviers, saules) déracinés ou brisés net ; conifères déracinés ou sectionnés ; environ 200 habitations endommagées (tuiles délogées, portions de toit arrachées, cheminées écroulées, vitres brisées, phénomènes d'aspiration à l'intérieur des maisons, quelques murs lézardés) ; une vieille maison inhabitée en partie effondrée ; plusieurs bâtiments communaux touchés dont une école ; vitres brisées sur des véhicules sous l'action du vent ; fourgonnettes couchées ; murs de clôtures renversés ; grilles, portails et mobilier de jardin arrachés et transportés à faible distance ; projections de couronnes d'arbres et de jeunes oliviers à distance ; tôles et débris de plusieurs kilos transportés à distance ; pylônes électriques en bois ou en béton armé incliné ou tordus sous l'action du vent ; ballots de paille déplacés ou transportés à distance

NB : l'intensité des tornades est déterminée sur l'échelle EF augmentée. Cette version de l'échelle EF, mise en place par KERAUNOS depuis 2009, ajoute aux critères américains une série de spécificités propres à l'habitat européen.
 

Trajectoire de la tornade 



© Keraunos (fond de carte : Géoportail)


Une tornade vue, filmée et photographiée

La tornade de Maureillas-las-Illas du 7 janvier 2018 a été vue par de nombreux témoins qui ont pu photographier ou filmer le phénomène à diverses étapes de son parcours. Les vidéos et les clichés publiés sur les réseaux sociaux permettent de mieux reconstituer la structure du tourbillon. Ainsi, dans le secteur de Maureillas, la tornade est bien développée et sa forme caractéristique est bien visible, comme sur ce cliché de François (retouché par nos soins) :




D'autres vidéos, prises entre Saint-Jean-Pla-de-Corts et Fourques, montrent un tourbillon plus anarchique et moins structuré, bien que son influence au niveau du sol soit incontestable sur une largeur d'environ 100 mètres après enquête :



Selon les informations recueillies à ce jour, et à l'appui d'une enquête de terrain détaillée menée par Eric Plouvin, une tornade bien identifiée a traversé sept territoires français du Vallespir et des Aspres, selon une trajectoire allant du Sud/Sud-Est vers le Nord/Nord-Ouest, en subissant une légère inflexion dans la vallée du Tech. En réalité, cet axe de dégâts se situe dans la continuité d'un premier axe de dégâts venteux observés préalablement en Catalogne, mais très vraisemblablement interrompu par la chaîne frontalière des Albères sur une portion de 10 kilomètres (se référer au titre suivant).

C'est au sud de Maureillas village, dans les contreforts de la chaîne des Albères, que les premiers dommages sont identifiés, à Roca Corba, à une altitude de 295 mètres. Jusqu'à l'agglomération de Maureillas, les dégâts sont peu importants et concernent la végétation. Le tourbillon, qui apparaît encore peu structuré, trace un parcours chaotique. En gagnant Maureillas-las-Illas et la vallée du Tech, le tourbillon se structure davantage et trace un sillon régulier de 100 à 200 mètres de large sur un terrain moins accidenté. Tout en subissant une légère inflexion vers le Nord-Ouest, la tornade désormais bien constituée survole la commune et endommage plus ou moins sérieusement 180 habitations : toitures partiellement arrachées, cheminées effondrées, vitres brisées, grilles, portails et mobilier de jardin arrachés et transportés à faible distance. On observe également des fourgonnettes couchées et de faibles projections à distance. Ces dégâts relèvent d'une intensité EF1.

En gagnant la vallée, la tornade déploie rapidement son maximum de puissance et atteint ponctuellement l'intensité EF2 entre Maureillas-las-Illas et Saint-Jean-Pla-de-Corts. Dans un environnement principalement rural, la tornade détruit plusieurs parcelles de végétation, constituées de chênes parfois vigoureux et d'oliveraies. Certains jeunes plants sont littéralement arrachés et déplacés de plusieurs dizaines de mètres, parfois même transportés par le tourbillon. Dans ce même périmètre, deux poteaux électriques en béton armé sont pliés par le vent. Des planches et des débris divers sont également projetés à distance, parfois même encastrés dans des troncs d'arbres. Jusqu'au pied des Aspres, les mêmes dommages se répètent et confirment l'intensité plus importante du phénomène sur cette portion de trajectoire : certains ballots de paille sont déplacés voire emportés par le vent, des petites constructions en bois sont soufflées, et de multiples arbres sont arrachés et déplacés entiers sur quelques dizaines de mètres au maximum.

En se heurtant à la chaîne des Aspres, et jusqu'à sa phase de dissipation définitive, la tornade retrouve sa trajectoire primitive et semble agir par bonds. Les dommages restent toutefois localement importants mais se limitent à une intensité EF1 sur une bande de terrain moins large (50 à 100 mètres). A l'extrême nord-est de Vivès, des caravanes ou des mobil-homes sont soufflés par le vent. On retrouve des débris de laine de verre qui proviennent très vraisemblablement de la vallée. Jusqu'à Fourques, les territoires viticoles de Passa sont à leur tour touchés : les sarments arrachés sont enroulés au pied des ceps, les tuteurs métalliques sont tordus. A Fourques, les dégâts sont limités et concernent des surfaces qui offrent une forte prise au vent. Les habitations ont dans l'ensemble tenu bon.

Après Fourques, la tornade est rétrogradée en intensité EF0, et les dommages sont de plus en plus légers. On note un impact au sol plus ou moins régulier, qui varie en fonction du faible relief de la zone. Le phénomène se dissipe définitivement aux abords de Terrats, au niveau de la rivière de la Cantarana, à une altitude de 104 mètres. La trajectoire parcourue par cette tornade atteint ainsi 14,9 kilomètres.  

Photographies des dégâts

Une enquête de terrain détaillée a été menée par Eric Plouvin. Les photographies ci-dessous en sont issues. Davantage de clichés sont disponibles dans ce document pdf.




Une structure de type supercellulaire à l'origine de la tornade

La tornade EF2 de Maureillas-las-Illas du 7 janvier 2018 prend part à un phénomène venteux franco-espagnol de grande ampleur, généré par une structure de type supercellulaire qui a transité entre la Catalogne (région de Figueras) et le sud de l'Aude, soit sur une trajectoire d'environ 100 kilomètres. Au sein de cette cellule orageuse virulente, à l'origine de grêlons qui ont atteint jusqu'à 3 cm de diamètre (ce qui est exceptionnel en France à cette période de l'année), des vents destructeurs ont été observés en plusieurs points de sa trajectoire. 

Les communes espagnoles de Bàscara, NavataCistellaTerradas et Darnius à l'ouest de Figueras, sont en premier lieu touchées. Sur une trajectoire de 20 kilomètres jusqu'au pied de la chaîne des Albères, des toitures d'habitations, ainsi que plusieurs entrepôts et bâtiments industriels, sont bien endommagés, voire partiellement détruits. Les vents peuvent être estimés entre 160 km/h et 180 km/h, voire davantage. La cellule orageuse se déplace ensuite vers le Nord/Nord-Ouest et franchit la chaîne frontalière des Albères avant d'atteindre la vallée du Tech côté français. Là, une tornade d'intensité EF2 est identifiée entre Maureillas-las-Illas et Terras, sur une trajectoire de près de 15 kilomètres. Au-delà de ce point, seules des observations de chutes de grêle sont mentionnées. Il est à préciser qu'en périphérie Ouest de l'axe tornadique, des dégâts venteux ont été signalés, notamment dans la région de Céret en France et de Maçanet de Cabrenys en Espagne. 

Côté espagnol, l'analyse d'une vidéo prise à Cistella, ainsi que l'inventaire des dommages effectué au lendemain de l'événement, tendent à confirmer le passage d'un phénomène tourbillonnaire sur une trajectoire d'environ 20 kilomètres. Mais en l'absence de continuité de dommages sur une portion de 10 kilomètres dans la chaîne des Albères (avant la reprise d'une activité tornadique avérée côté Français) nous sommes tenus de retenir deux événements distincts en raison de cette interruption durable.

Carte synthétique de l'événement venteux dans sa globalité:


© Keraunos (fond de carte : Google Maps)

Sur la base des informations recueillies à ce jour, deux événements venteux associés à une même structure orageuse sont donc identifiés : l'un, survenu en Catalogne ; l'autre, de nature tornadique avérée en Occitanie et d'intensité EF2.

Analyse de la situation météorologique

La tornade de Maureillas-las-Illas s'est formée, comme on vient de le voir, au sein d'une structure convective très active, de type supercellulaire. Celle-ci est identifiable dès 06h30 locales au large de Barcelone ; déjà bien structurée, elle s'intensifie vers 07h00 locales, en abordant la côte espagnole, à la hauteur de Tossa de Mar, en Catalogne. La cellule poursuit alors son transit vers le NNO, passe à l'est de la ville de Gérone puis frôle Figueras par son flanc ouest, avant de franchir la frontière française vers 08h45 locales. Quasi insensible au relief, la cellule poursuit alors sa route sur le sol français en suivant la même trajectoire NNO, balayant Maureillas-las-Illas peu avant 09h00 locales.

Cette trajectoire est bien identifiable sur l'animation radar ci-dessous, qui présente l'évolution de la situation par intervalles de 15 minutes, entre 07h00 et 10h00 locales :



La vigueur de la convection au moment de la tornade est illustrée par la présence de sommets pénétrants au niveau de l'enclume de la cellule orageuse. Ceux-ci sont identifiables sur l'image satellite visible de 09h00 locales, soit au moment de la tornade (image Météosat ci-dessous). La cellule orageuse tornadique est ciblée par la flèche rouge, le sommet pénétrant le plus marqué étant pour sa part visible au sud-ouest de la flèche, sous la forme d'une petite proéminence d'un blanc éclatant :




L'ensemble s'est développé au sein d'un rapide flux de sud, piloté par un vaste minimum dépressionnaire qui s'était isolé quelques heures plus tôt sur la péninsule ibérique. Celui-ci se distingue clairement sur l'image satellite en canal vapeur d'eau de 09h00 locales (Météosat), où se dessine également une anomalie de tropopause en cours de remontée depuis le centre de l'Espagne vers les Pyrénées. Il s'agit là du principal forçage qui a généré cet épisode orageux (la cellule orageuse tornadique est ciblée par la flèche rouge) :




Outre ce forçage de haute altitude, une forte convergence humide s'est organisée à l'aube du 7 janvier 2018 sur les Pyrénées-Orientales, suite à la mise en place d'un jet de basses couches de secteur E à ESE dans le Golfe du Lion. Celui-ci a advecté des points de rosée élevés vers le Roussillon et dès lors fortement contribué à instabiliser les profils verticaux. Cette situation est bien illustrée par les modèles à haute résolution, parmi lesquels le SREF de Keraunos (Short Range Ensemble Forecast), modèle ensembliste à 16 membres en résolution 5 km. On y voit, sur les deux champs ci-dessous, issus du 5ème membre du modèle, un rapide flux de basses couches orienté à l'ESE dans le Golfe du Lion, qui pointe vers les Pyrénées-Orientales en y apportant une forte humidité (eau précipitable > 20 mm), tandis que de l'air froid remonte graduellement d'Espagne en altitude :


Ceci a généré une forte instabilité des profils verticaux qui, associée à des cisaillements marqués en basses couches autant qu'en profondeur, a produit une configuration propice aux supercellules, comme l'illustre le Supercell Composite Index :


De fait, le profil vertical reconstitué pour Maureillas-las-Illas le 7 janvier 2018 à l'heure de la tornade, sur la base des observations réelles effectuées en basses couches, confirme une situation instable, avec 589 J/kg de MUCAPE, 564 J/kg de SBCAPE, 136 J/kg de MLCAPE et un MULI de -2 K. Les cisaillements profonds atteignent 21 m/s, tandis qu'un fort veering près du sol génère une hélicité relative élevée, autant sur 0-1 km (290 m²/s²) que sur 0-3 km (412 m²/s²). Cela se traduit par un hodographe fortement crocheté et des indices supercellulaires propices :





On remarque enfin que l'activité électrique générée par cette cellule orageuse a été soutenue pour un début de mois de janvier. Ainsi, sur l'ensemble du département des Pyrénées-Orientales, on dénombre 420 éclairs entre 08h00 et 09h59 locales (données de détection Blitzortung), avec un pic constaté à l'heure de la tornade (138 éclairs entre 08h50 et 09h00 locales) :





Si l'on analyse dans le détail l'activité électrique détectée aux abords immédiats de la commune de Maureillas-las-Illas entre 08h00 et 08h59, on note un pic entre 08h50 et 08h56 sur cette commune, avec pas moins de 55 éclairs en 7 minutes, dont 12 entre 08h51 et 08h52, soit un éclair toutes les 5 secondes en moyenne au plus fort de l'activité orageuse :




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