Une ligne orageuse très active a provoqué des rafales particulièrement violentes sur le nord de l'Indre le mercredi 21 mai 2014.

 
Silos pulvérisés par un
Silos pulvérisés par un "burst swath" sur la commune de Levroux (Indre) le 21 mai 2014. (c) KERAUNOS
 
 
Arbres déracinés ou décapités, toitures endommagées voire détruites pour l'une d'elles, silos d'une coopérative agricole effondrés, caravanes renversées,... les dégâts rapportés sont nombreux et parfois spectaculaires sur la commune de Levroux, dans l'Indre, le soir du 21 mai 2014.
 
Présenté comme une tornade par la plupart des medias et sites d'information, le phénomène en cause est en réalité d'une autre nature. En effet, après enquête de terrain, il s'avère que les dommages ont été causés par une puissante microrafale, qui s'est déployée en une succession de "burst swaths". On désigne ainsi des couloirs délimités de vents descendants particulièrement intenses, qui accentuent localement les effets déjà virulents des microrafales. Les burst swaths se déclenchent régulièrement sous la forme de rotors, dont les dommages évoquent parfois ceux d'une tornade, tout en étant bien distincts d'eux dans leurs caractéristiques.
 
 

Principales caractéristiques de la microrafale

Localisation de la microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014* intensité maximale : vents estimés entre 150 et 180 km/h
* superficie estimée : 3 km² (front de 1 km de large maximum sur 4 km de long)

* communes traversées : FRANCILLON (D926), SAINT-MARTIN-DE-LAMPS (la Marmagne), LEVROUX (Z.I de Bel-Air, D926, petit bois, cité médiévale)
* département : INDRE (36)
* altitude moyenne du terrain : 140 mètres
* type de terrain : terres arables hors périmètres d'irrigation, zones industrielles et commerciales, tissu urbain discontinu, tissu urbain continu

* principaux dégâts : arbres feuillus adultes, parfois de grande taille, déracinés, tordus ou brisés net avec branches déposées à faible distance ; certains conifères déracinés ou étêtés ; toitures d'habitations endommagées, voire arrachées pour certaines d'entre elles ; cheminées renversées ; antennes pliées ou arrachées ; poteau électrique brisé par la chute d'un marronnier ; deux silos vides d'une coopérative agricole abattus (toiture en tôles d'éverite de ces mêmes silos dispersée à distance) ; une caravane retournée ; clôtures plaquées au sol ; une cage de but déplacée par le vent ; plusieurs hangars endommagés ; champs de colza couchés
 
 
 

Enquête de terrain

Un premier repérage des dommages a été effectué par Y. Beunaiche, correspondant local de KERAUNOS, dès le soir du 21 mai, puis complété le lendemain. Les informations ainsi rassemblées ont permis de considérer rapidement que l'hypothèse d'une microrafale était plus vraisemblable que celle d'une tornade.
 
Néanmoins, les caractéristiques originales des dommages observés ainsi que la contradiction apparente de certains témoignages ont rendu nécessaire une enquête de terrain exhaustive et approfondie, qui a été réalisée par l'équipe de KERAUNOS durant la journée du 24 mai. Celle-ci a permis d'établir les conclusions détaillées ci-dessous.
 
 

Trajectoire de la microrafale et localisation des dommages

Cliquer sur les cartes pour les agrandir:
 
Principaux dégâts relevés suite à la microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Jaune : dommages limités. Orange : dommages modérés. Rouge : dommages sévères. (c) KERAUNOS. Fonds de carte IGN.
 fond de carte: Géoportail
 
Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Superficie générale couverte par le phénomène, et disposition des 4 burst swaths identifiés (couloirs d'intensification extrême des vents - orange foncé). (c) KERAUNOS. Fonds de carte IGN.
 fond de carte: Géoportail
 
 
 

Reconstitution de l'évenement et photographies des dégâts

L'analyse des dégâts et des témoignages recueillis lors de l'enquête de terrain a permis de reconstituer précisément les événements.
 
D'une manière générale, les dommages ne présentent pas les caractéristiques de ceux générés par une tornade. Leur caractère fortement linéaire et divergent, ainsi que leur répartition géographique sur le territoire frappé, rangent explicitement le phénomène en cause dans la catégorie des rafales descendantes.
 
Plus précisément, la zone frappée a été concernée par une microrafale. Celle-ci s'est déclenchée au sein d'une vaste macrorafale qui balayait alors le nord de l'Indre et le sud du Loir-et-Cher, en provoquant des dommages modérés sur de nombreuses communes (branches cassées, toitures endommagées). Les rafales mesurées par les stations météorologiques situées dans cette zone ont localement dépassé 100 km/h, comme à Romorantin par exemple.
 
La microrafale qui s'est déclenchée sur Levroux a présenté une intensité bien supérieure aux autres rafales descendantes observées par ailleurs sur la région. L'enquête de terrain a permis de mettre en évidence plusieurs couloirs de rafales sévères au sein de cette microrafale ; cette dernière s'est ainsi composée d'une multitude de "burst swaths", qui se sont vraisembablement déclenchés les uns après les autres en l'espace de quelques minutes à peine.
 
Il est aux alentours de 18h45 lorsqu'une ligne orageuse active se présente sur le nord de l'Indre. Vue depuis le lieu-dit La Marmagne, cette ligne présente un aspect particulièrement menaçant. Le témoignage d'un agriculteur permet d'établir qu'un arcus très fortement abaissé et turbulent est présent sur sa partie avant. Le tonnerre gronde alors de manière régulière et décrite comme "caverneuse".
 
Le témoin voit alors apparaître une forme d'excroissance à la base de l'arcus, qui descend en direction du sol. Le phénomène est décrit comme "aspiré en direction du sol, et non s'élévant du sol vers le ciel comme dans les tourbillons que l'on voit de temps en temps lorsqu'il fait chaud" [le phénomène décrit ici est celui des diables de poussière, fréquents en saison estivale]. Cet effondrement nuageux en direction du sol se déplace alors rapidement  et gagne la route départementale toute proche, où de nombreux arbres sont endommagés.
Cette vision d'un nuage comme aspiré en direction du sol dans un mouvement turbulent sévère est cohérent avec un burst swath. Ce dernier se présente en effet souvent comme un soudain renflement à la base de l'arcus, associé à un véritable effondrement du courant descendant, donnant généralement l'impression d'un coup de boutoir en direction du sol. De part et d'autres du burst swath ainsi constitué, le flux est fortement divergent et turbulent, avec rotations anarchiques. Il est fréquent par ailleurs qu'un rotor d'axe horizontal vienne se constituer au sein du burst swath, pour se propager durant quelques dizaines de secondes et renforcer la sévérité des dommages.
 
 
Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Arbres cassés ou déracinés, route de Buzançais. [burst swath n°1] (c) Y. Beunaiche            Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Pieds de colza couchés en direction de l'est [burst swath n°1] (c) Y. Beunaiche
 
 
Le phénomène ainsi observé est immédiatement suivi de très fortes rafales de vent et d'une pluie particulièrement intense sur le lieu d'observation de ce premier témoin, et ce durant quelques minutes. Quelques instants après ce premier burst swath, un second se déclenche plus à l'est. Une automobiliste est alors en route vers Levroux. Sa voiture est soudainement déportée mais elle parvient à garder la maîtrise de son véhicule. Ce nouveau couloir de vents violents se propage très rapidement en direction des silos de la coopérative agricole Céralliance, en abat une partie, propulse des débris aux alentours puis vient se disperser un peu plus loin, près de l'école.
 
 
Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Champs de colza couchés, route de Buzançais [burst swath n°2] (c) KERAUNOS            Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Silos abattus sur la ZI de Bel-Air [burst swath n°2] (c) KERAUNOS            Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Grillages couchés sur la ZI de Bel-Air [burst swath n°2]. (c) La Nouvelle République
 
 
Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Silos abattus sur la ZI de Bel-Air [burst swath n°2] (c) KERAUNOS
 
 
Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Silos abattus sur la ZI de Bel-Air [burst swath n°2] (c) KERAUNOS
 
 
Un troisième burst swath s'organise juste après sur la ville de Levroux elle-même. Il frappe le sol avec une intensité maximale près de la place de la République, où une toiture est déportée et plusieurs autres toitures endommagées (chutes de cheminées, tuiles tombées). Aucun bruit particulier n'est entendu par les témoins, mais tous confirment un soudain abat d'eau immédiatement précédé par de violentes rafales de vent, qui se poursuivent ensuite sous une pluie battante pendant quelques minutes. La microrafale continue ensuite à s'évaser progressivement et provoque des dommages sur l'est de la commune, où son arrivée est décrite par un témoin comme un "mur blanc" enveloppant en quelques instants les bâtiments et notamment l'église.
 
 
Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Toiture partiellement arrachée rue du Général Leclerc [burst swath n°3]. (c) La Nouvelle République            Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Arbre abattu dans la vieille ville [burst swath n°3]. (c) La Nouvelle République
 
 
Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Rue Nationale jonchée de débris de toitures [burst swath n°3]. (c) La Nouvelle République            Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Dommages légers sur les toitures d'un bâtiment industriel [fin du burst swath n°3, zone de dissipation de la microrafale] (c) KERAUNOS
 
 
 
C'est au même moment qu'un quatrième et dernier bust swath se déclenche plus au sud, sur un parc arboré. Ce dernier se trouve comme fauché par le vent, qui casse des arbres et arrache des branches dans une zone bien délimitée de forme elliptique.
 
 
Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Arbres cassés et branches arrachées au Petit Bois [burst swath n°4]. (c) KERAUNOS            Microrafale de Levroux (Indre) du 21 mai 2014. Arbres cassés et branches arrachées au Petit Bois [burst swath n°4]. (c) KERAUNOS
 
 
 

Analyse des conditions météorologiques

La microrafale de Levroux s'est déclenchée sous une ligne orageuse très active, qui remontait vers le nord de la région Centre dans un rapide flux de SSO. Cette ligne orageuse s'est révélée très venteuse en raison de la constitution d'un puissant jet de basses couches en son sein :
 
Puissant courant-jet de basses couches orienté ouest-est sur le nord de l'Indre. Simulation WRF pour le 21 mai à 18h TU. (c) KERAUNOS

L'imagerie radar montre qu'un RIN (Rear Inflow Notch) s'est constitué en bordure est de la portion la plus active de cette ligne orageuse à partir de 18h35. On désigne ainsi une encoche de faible réflectivité au sein des courants descendants d'un système convectif (généralement linéaire).
Un RIN signale le plus souvent le renforcement et l'accélération localisée des courants descendants (constitution d'une étroite zone de jet advectant un air plus sec, désigné sous l'acronyme RIJ). Dans les dix minutes qui suivent, cette signature radar s'étoffe et circule sur le secteur de Levroux avant de se dissiper. On trouve ici une signature typiquement associée aux microrafales.
 
 

Coupure de presse

Le quotidien La Nouvelle République consacre un article détaillé sur la microrafale de Levroux, dans son édition du 23 mai 2014:
 
Orage violent : Levroux a eu peur

L'Indre était à l'orange, mercredi soir, pour une alerte aux orages violents. Le département s'est réveillé, hier matin, avec des bleus. Trente communes ont été touchées, à des degrés divers, sur un axe sud-ouest et nord-est, du Blanc à Chabris. Au plus fort du phénomène, principalement venteux, 3.600 foyers ont été privés d'électricité. Les pompiers ont réalisé plus de 70 interventions, dont plus de la moitié à Levroux. C'est ici que le mot violence a pris tout son sens, vers 18h30.
 
Caravanes retournées près du silo

« J'ai vu un tube se former dans mon champ de semis, expliquait un céréalier de la commune, situé au lieu-dit "?Marmagne?". C'était impressionnant. Il y a eu ensuite un mur blanc, de la pluie. Nous avons eu 25 mm en cinq minutes et, surtout, de grosses rafales. » Par chance, il n'y a pas eu de blessé. Mais sur une distance de trois kilomètres, le phénomène venteux, que les spécialistes de Kéraunos étudient depuis mercredi (1), a endommagé cinquante maisons, dont trois ont vu leur toiture soufflée, depuis l'avenue du Général-Leclerc jusqu'à la rue Nationale. Il y a eu aussi des dommages sur les véhicules, dans la vieille ville et dans les parcs. Hier matin, on ne comptait plus les débris de tuiles, cheminées ou antennes.

« On a eu peur, a confié une habitante. On ne voyait pratiquement rien et ça soufflait, ça soufflait. » Le maire, Alain Fried, confirme?: « On a vu une espèce de nuage blanc qui tournait autour de la collégiale. Tout a été très rapide. »

On est passé tout près d'un drame aux abords du silo de Céralliance, sur la zone industrielle de Bel-Air. L'un des colosses de 25 m de haut, capable de contenir 5.500 tonnes de céréales, s'est effondré sur lui-même. Les plaques en fibrociment ont été projetées, tel des flèches mortelles, dans toute la zone. Francis Carrié, directeur de Céralliance, a aussi perdu 2.600 tonnes de blé stocké dans les silos. Le préjudice est estimé à plus d'un million d'euros.

Les caravanes d'un campement de gens du voyage, stationnées à proximité, ont été retournées comme des fétus de paille.

Avec l'arrivée des pompiers de Levroux, Châteauroux et Baudres, des gendarmes pour sécuriser les axes routiers, une douzaine d'agents de la Ville et des bénévoles ont travaillé ensuite à sécuriser les lieux, jusqu'à 23?h?30. Levroux va désormais vivre avec les assureurs et les charpentiers.

 (1) L'Observatoire français des tornades et orages violents estime qu'il ne s'agit pas d'une tornade mais plus vraisemblablement d'une microrafale ou d'une rafale descendante dont les vents peuvent atteindre 190 km/h.