Un épisode pluvio-orageux de classe R3 à R4, relativement bref mais sévère, a causé des inondations de grande ampleur dans l’Aude à la fin du mois d’octobre 1891.



 Limoux, juste après les inondations du 25 octobre 1891
 

Un épisode d'une vingtaine d'heures

D’après les observations météorologiques réalisées à Carcassonne par M. Rousseau, les premières pluies sont signalées le samedi 24 octobre à 08h30. Continues et souvent fortes, elles se poursuivent toute la matinée pour s’achever aux environs de 12h45, laissant déjà une première lame d’eau de 45 mm sur la commune et transformant certaines rues en torrents.

Une très forte averse se déclenche ensuite à 15h20, puis des pluies orageuses continues se mettent en place. A 17 heures, 54 mm de précipitations supplémentaires sont recueillis. Toute la soirée et en cours de nuit suivante, les pluies persistent avec de très fortes intensités, et ce jusqu’à 04h le dimanche 25 octobre. 182 mm supplémentaires sont relevés, portant le total de l’épisode à Carcassonne à 281 mm, recueillis en 20 heures.

Cette chronologie est proche de celle qui a été rapportée dans les divers points d’observations du département, avec une fin d’épisode un peu plus tardive aux abords de la Montagne Noire, le dimanche 25 octobre en matinée. Cet épisode pluvio-orageux se caractérise ainsi par une forte concentration temporelle et spatiale.

Des orages ont été signalés en de nombreuses localités durant ces deux jours, notamment à partir du 24 octobre après-midi et jusqu’en milieu de nuit suivante. Cet aspect orageux a dû favoriser la production de lames d’eau horaires localement importantes.

La collecte des relevés pluviométriques de l’époque, retranscrits dans les annales et bulletins météorologiques locaux et nationaux de l’année 1891, permet d’établir le bilan suivant :



Des dégâts considérables

L’abondance des pluies et le caractère accidenté du département ont généré un épisode de crues majeur, à l’origine de dévastations considérables et du décès de vingt personnes. Le pic de crue est observé entre l’aube et la fin de matinée du dimanche 25 octobre dans la plupart des localités.

A Puicherie, la majeure partie des rues est submergée, avec jusqu’à 4 mètres d’eau par endroits. La crue est évaluée à une hauteur de 7 mètres, soit 1m50 de plus que celle de 1820.
A Bains-de-Rennes, une passerelle est emportée par les eaux et un établissement de bains est partiellement démoli.
A Couiza, une multitude de maisons sont inondées voire démolies ; le parapet en fer du pont de la Sals est arraché de ses scellements. La route départementale qui longe la Sals est en partie détruite.
Une partie du village de Saint-Hilaire est inondée, tandis qu’une maison s’écroule à Leuc, où la ligne de chemin de fer est emportée également. Dans la plaine, vignes et jardins sont couverts de cailloux, boue, arbres brisés et cadavres d’animaux.
Raissac, Canet, Ornaisons, Luc-sur-Orbieu, Lézignan, Ferrals sont totalement inondés.
A Lagrasse, un pont en pierre est emporté, des bâtiments s’effondrent et on y déplore un disparu.
La partie basse de Conques est envahie par 1m50 d’eau.

A Limoux, les dévastations sont considérables. L’Echo de l’Aude décrit ainsi les événements dans cette commune :
« Toute la journée de samedi a été pluvieuse ; la nuit est venue ; une nuit noire, orageuse, une de ces nuits qui précèdent les cataclysmes. Les ruisseaux collecteurs sont infranchissables et la pluie redouble.
A une heure du matin l’orage redouble encore ; des éclairs aveuglants sillonnent les nues ; la foudre tombe avec un fracas épouvantable dans le séchoir de la Brasserie où elle met le feu à une poutre. Pendant ce temps, l’eau monte et envahit les bas quartiers. Beaucoup de riverains prudents commencent à déguerpir.
A deux heures, les vagues houleuses franchissent le Pont-Vieux […]. L’orage persiste toujours. […] A trois heures, plus des trois quarts de la ville sont inondés. Le fleuve en furie franchit le Pont-Neuf. […] Sur son parcours, l’horrible fléau écroule des maisons, enfonces les magasins, les rez-de-chaussée, les bureaux, remises et écuries, cure les caves en enlevant toutes les marchandises, mobiliers, ustensiles, etc.
Des bruits sinistres se font entendre par intervalles ; ils sont suivis d’épais nuages de plâtras et de cris de désespoir. Ce sont des maisons qui s’écroulent et qui ensevelissent des malheureux ; ce sont des familles qui se sauvent sur les toits et ces cris partent de partout. Impossible de porter secours à ces martyrs et la pluie tombe par torrents et l’Aude croit toujours.
Enfin le jour apparaît et un spectacle hideux s’offre à la vue de tous. Ce n’est plus Limoux, c’est une ville bombardée. Les rues inondées sont remplies de vase gluante et encombrées d’épaves de toute nature. »

A Carcassonne, l’Aude déborde à partir du samedi 24 octobre vers 23h et s’élève à 8 mètres au-dessus de l’étiage le 25 octobre à 02h. Elle envahit alors tous les quartiers bas de la ville. La Dépêche rapporte :
« Tous les quartiers qui longent le fleuve sont, en peu de temps, transformés en îlots ceinturés de canaux profonds, formés par l’eau rousse et limoneuse de l’Aude. L’eau se précipite dans les caves, qu’elle emplit en un clin d’œil, dans les corridors, dans les appartements, voire même dans les lits, éveillant brutalement ceux qui s’étaient paisiblement endormis quelques heures auparavant. Une panique terrible s’empare de tous ceux qu’atteint ainsi l’élément liquide ; beaucoup se hâtent de quitter leur demeure, emportant quelques effets de linge, qu’ils revêtent dans leur fuite éperdue. D’autres, cernés dans leurs appartements par un courant violent et incessant, poussent des cris désespérés pour appeler à l’aide. […] La crue actuelle de l’Aude a atteint et dépassé toutes les crues précédentes marquées à l’étiage. Les eaux se sont avancées, dans l’intérieur de la ville, jusqu’à la rue de la Préfecture, c’est-à-dire à près de cinq cents mètres au moins en dehors de son lit. »
L’usine à gaz de Carcassonne est par ailleurs envahie par l’Aude, faisant éclater les cornues en fonctionnement et causant une panne qui plonge la ville dans le noir durant cette nuit catastrophique.

A Trèbes, des maisons sont démolies, rasées jusqu’au niveau du sol. Des briqueteries sont partiellement effondrées et le parapet du pont est en partie arraché. Douze chevaux meurent noyés dans leur écurie.
La ligne de chemin de fer de Narbonne à Coursan est dévastée, avec des portions de rails de plusieurs centaines de mètres déportées hors de la voie à des distances de 5 à 10 mètres.
 

Une situation météorologique propice

Cet épisode orageux catastrophique a résulté d’une situation météorologique connue pour être propice à des pluies durables et intenses sur ce département. Les réanalyses NOAA/ESRL présentées ci-après, même si elles ne fournissent qu’une reconstitution approximative de la situation synoptique de l’époque, permettent en effet de mettre en évidence un contexte instable, dépressionnaire et très dynamique aux abords de l’Aude entre le 24 et le 25 octobre 1891.

Ainsi, la journée du 24 octobre 1891 est dominée par l’enfoncement d’un vaste thalweg depuis les îles britanniques jusqu’au Portugal. Celui-ci évolue au fil de la journée en un cut-off qui s’isole aux abords de l’Andalousie avant de remonter vers la Catalogne. Ce thalweg est identifiable ci-dessous à gauche par la plage de couleur verte, qui correspond à une irruption d’air froid en altitude en direction de Gibraltar. Cette configuration se répercute en haute troposphère sous la forme d’un thalweg dédoublé, qui génère deux branches de courant-jet : la première étirée du nord de l’Afrique aux Baléares, la seconde axée du Golfe de Gascogne et de la Bretagne vers la Mer du Nord. Ceci a pour principale conséquence de positionner l’Aude dans une configuration simultanée d’entrée droite et de sortie gauche de jet (ci-dessous à droite), propice à un soulèvement dynamique puissant.

Ce contexte fortement dynamique aux abords de l’Aude a été rendu plus critique par la remontée d’une dépression de surface sur les Baléares (ci-dessous à gauche). Ceci a permis la constitution et l’accélération d’un jet de basses couches dans le Golfe du Lion, pointant vers l’Aude et y advectant de manière continue de l’air chaud et humide en provenance de Méditerranée. (ci-dessous à droite)

La convergence de cet air chaud et humide avec une descente d’air froid et sec en flux de nord sur l’ouest de la France s’est principalement concentrée sur l’Aude, générant des pluies stationnaires durant de nombreuses heures (voir la carte de masses d’air ci-dessous à gauche). Ces pluies ont été d’autant plus fortes que la masse d’air était instable sur la zone, comme l’illustre le champs de MUCAPE ci-dessous à droite.


On retrouve ici tous les ingrédients propices à la survenue d’un épisode pluvio-orageux intense aux abords de l’Aude. Cette configuration synoptique n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle qui a causé l’épisode orageux diluvien du 15 octobre 2018 sur le même secteur.