Le 20 janvier 1890, en fin de journée, une tornade de forte intensité (bas de l'échelon EF3) dévaste trois communes de Charente-Maritime, dont Saint-Jean-de-Liversay qui apparaît la plus sinistrée. Les dégâts sont considérables dans les hameaux traversés par le tourbillon.

Principales caractéristiques de la tornade

* intensité maximale : EF3, soit des vents estimés entre 220 km/h et 270 km/h
* distance parcourue : 7,1 kilomètres
* largeur moyenne : 60 mètres

* communes traversées : NUAILLÉ-D'AUNIS (l'Angle), SAINT-JEAN-DE-LIVERSAY (Sourdon, Luché), SAINT-CYR-DU-DORET (Fraigneau)
* département : CHARENTE-MARITIME (17)
* altitude moyenne du terrain : 6 mètres
* type de terrain : territoires artificialisés, territoires agricoles, forêts et milieux semi-naturels

* principaux dégâts : 50 maisons touchées (toitures arrachées, pans de murs renversés ou perforés) ; parcelle forestière rasée (arbres brisés ou déracinés) ; vitres brisées et portes ouvertes sous l'action aspirante du vent ; une grille en fer enlevée et transportée au-dessus d'un mur sans presque toucher aux tuiles ; terre nivelée et champs touchés

NB : l'intensité des tornades est déterminée sur l'échelle EF augmentée. Cette version de l'échelle EF, mise en place par KERAUNOS depuis 2009, ajoute aux critères américains une série de spécificités propres à l'habitat européen.
 

Parcours de la tornade



© Keraunos (fond de carte : Géoportail)

Des pans de murs écroulés

La tornade de Saint-Jean-de-Liversay du 20 janvier 1890 est survenue dans un contexte perturbé (voir l'analyse de la situation météorologique ci-après). A la Rochelle, la température maximale atteint 12,0°C, et un orage est signalé à 16 heures locales. Ailleurs dans le département, la foudre frappe plusieurs communes (dont la Vallée) sans qu'il soit fait mention de dégâts. 

C'est précisément lors de l'un de ces orages qu'une tornade de forte intensité (bas de l'échelon EF3) balaie le nord de la Charente-Maritime, en plein Marais Poitevin, sur un parcours de 7 kilomètres. Le phénomène, qui prend naissance à l'Angle (commune de Nuaillé-d'Aunis), traverse ensuite les hameaux de Sourdon et de Luché à Saint-Jean-de-Liversay, avant de se dissiper sur le territoire de Saint-Cyr-du-Doret à hauteur de Fraigneau.

Sur une bande de terrain large de 60 mètres, les dégâts sont considérables. L'inventaire des dommages, détaillé dans la presse locale trois jours après l'événement, fait état notamment d'une cinquantaine de maisons dévastées. Outre les toitures arrachées, on signale plusieurs maisons renversées, de telle manière qu'elles laissent apercevoir leurs intérieurs, donnant un impression décrite à l'époque comme un "décor de théâtre".

Ailleurs dans la campagne, les champs sont couchés et la terre nivelée. Une parcelle forestière (probablement localisée entre Sourdon et Luché) est littéralement fauchée par la tornade : les arbres y sont brisés ou déracinés, et enchevêtrés les uns sur les autres.

Parmi les effets caractéristiques de cette tornade, nous pouvons citer des 
vitres brisées et des portes ouvertes dans des habitations sous l'action aspirante du vent. Une grille en fer a également été enlevée et transportée au-dessus d'un mur sans presque toucher aux tuiles. 

Les pertes sont évaluées à environ 100 000 Francs. D'après la Mutuelle de Poitiers, une partie a été remboursée aux assurés.

Analyse de la situation météorologique

La situation météorologique du 20 janvier 1890 a pu être reconstituée à partir des archives météorologiques de l'époque, complétées par les données du programme de réanalyses "20th Century Reanalysis" mené par la NOAA, l'ESRL et le PSD. L'approche ensembliste développée par ce programme permet de reconstruire par modèle les conditions météorologiques à tous les niveaux de l'atmosphère à partir d'un nombre restreint de données d'observations. Les résultats sont certes à considérer avec une certaine prudence compte tenu des périodes reculées auxquelles ils s'appliquent, mais ils présentent un degré de fiabilité élevé qui permet une reconstruction pertinente de la plupart des épisodes météorologiques majeurs des 150 dernières années.

Il ressort de ces analyses que la tornade de Saint-Jean-de-Liversay s'est formée dans un contexte très perturbé, au sein d'un flux d'ouest dépressionnaire et rapide. La reconstitution du flux d'altitude laisse supposer la présence d'un puissant courant-jet rectiligne sur l'Atlantique ce jour-là, la Charente-Maritime se trouvant alors dans une sortie gauche de jet-streak (ci-dessous à gauche). Même si cela doit être considéré avec prudence, il s'avère que la réanalyse positionne un forçage de haute altitude sur le littoral Atlantique dans la soirée du 20 janvier 1890, avec balayage rapide d'un noyau de forte divergence entre le nord de l'Aquitaine et les Pays de la Loire. Associé à cette configuration d'altitude très dynamique, le flux est également très rapide près du sol (ci-dessous à droite), avec un jet de basses couches en position sur le proche Atlantique, qui déborde franchement dans l'intérieur du pays au nord d'une ligne Bordeaux - Metz. L'ensemble est piloté par une dépression en cours de creusement à l'ouest de l'Ecosse.



Ce flux advecte alors de l'air très froid à l'étage moyen (ci-dessous à gauche), avec des températures estimées proches de -25°C à 500 hPa sur la Charente-Maritime, et jusqu'à -35°C sur le littoral de la mer du Nord. Dans les basses couches, le flux est très contrasté, et les réanalyses font se succéder une série d'ondes baroclines d'ouest en est durant la journée du 20 janvier 1890 sur la France (ci-dessous à droite), l'une d'elles étant associée à un probable front froid secondaire, qui balaie la Charente-Maritime entre la fin d'après-midi et le début de soirée.


L'ensemble produit une situation de masse d'air froid instable, notamment près de l'Atlantique et des côtes de la Manche (ci-dessous à gauche), dans un environnement fortement cisaillé et doté d'une hélicité de basses couches marquée (les réanalyses produisent des valeurs significatives de SRH 0-1 km aux abords de l'Aquitaine d'une part, et de la Belgique d'autre part - voir ci-dessous à droite). On trouve ici les éléments propices aux développements orageux hivernaux producteurs de tornades.




Ces conclusions sont cohérentes avec les relevés météorologiques de l'époque, qui signalent un temps venteux, un ciel très nuageux et deux dégradations orageuses sur la Charente-Maritime en ce 20 janvier 1890. Ainsi, outre des températures douces - à la Rochelle, la température minimale est de 6,8°C, pour une maximale de 12,0°C (même valeur à Saintes) -, un orage est signalé vers 00h30 dans la nuit du 19 au 20 janvier, puis le 20 janvier à 16h00. C'est cette seconde offensive orageuse qui a donné naissance à la tornade de
Saint-Jean-de-Liversay, vraisemblablement au passage d'un forçage secondaire à tous les étages (probable thalweg d'altitude secondaire, associé à un probable front froid secondaire au sol).

Tout laisse donc à penser que cette tornade s'est constituée dans un contexte de traîne active en flux océanique très perturbé, ce qui constitue de fait l'une des configurations classiques de formation des tornades hivernales en France, et notamment près de l'Atlantique.


A noter par ailleurs que le mois de janvier 1890 fut dans son ensemble bien orageux sur la Charente-Maritime, puisque 9 jours d'orage et 10 jours de grêle y sont répertoriés.